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Les groupes jihadistes au Sahel : JNIM, EIGS et la géographie de l'insurrection

19 min de lecture

Illustration conceptuelle — groupes armés jihadistes au Sahel (création SIRA)
Crédit : SIRA · Licence : CC BY-SA 4.0

En mars 2017, une vidéo diffusée par l’agence mauritanienne ANI annonce la fusion de quatre groupes armés sous une bannière commune. Peu de commentateurs mesurent alors l’importance de l’événement. Huit ans plus tard, le JNIM a été impliqué dans plus de 16 000 incidents violents ayant causé environ 39 850 morts au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Bénin et au Togo jusqu’à fin 2025, selon une estimation de Crisis Group réalisée à partir des données ACLED. Selon ces mêmes données, le JNIM serait impliqué dans au moins 58% des actes de violence politique au Mali et au Burkina Faso entre mars 2017 et décembre 2024, contre 33% pour les forces de défense et de sécurité de ces deux pays.

Comprendre comment deux organisations jihadistes — le JNIM, affilié à Al-Qaïda, et l’EIGS, affilié à l’État islamique — sont parvenues à ce niveau de présence exige de rompre avec les lectures réductrices qui, chacune à leur manière, tronquent l’analyse. La trajectoire réelle de ces groupes est à la fois plus enracinée localement et plus interconnectée aux dynamiques géopolitiques régionales que ne le suggèrent les cadres dominants.

Généalogie : de la crise malienne à l’internationalisation (2012–2017)

La crise de 2012 au Mali n’est pas le point de départ du jihadisme sahélien — des réseaux liés à AQMI opéraient dans le Sahara malien depuis les années 2000 — mais elle en est le catalyseur décisif. La chute de Mouammar Kadhafi en 2011 libère des arsenaux libyens et ramène au Mali des combattants touaregs aguerris ayant servi dans les unités d’élite de l’armée libyenne. Cette confluence — réseaux jihadistes préexistants, combattants expérimentés, crise de légitimité de l’État malien — crée les conditions d’une recomposition majeure.

Ansar Dine et le tournant islamiste de la crise malienne

En octobre 2011, le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) est fondé sur une ligne explicitement laïque et nationaliste. Il coexiste immédiatement avec un rival : Ansar Dine, fondé la même année par Iyad Ag Ghali. Les deux mouvements partagent une base de recrutement touarègue dans la région de Kidal, mais leurs agendas divergent fondamentalement. Le MNLA revendique l’indépendance de l’Azawad au nom d’un nationalisme laïc ; Ansar Dine revendique l’application de la charia dans sa lecture salafiste.

Iyad Ag Ghali n’est pas un inconnu. Il est une figure centrale des rébellions touarègues maliennes depuis les années 1990, fondateur du MPA en 1988, négociateur des accords de Tamanrasset en 1991 puis du Pacte national de 1992. Sa trajectoire vers l’islamisme radical s’amorce dans les années 2000, lors d’un séjour en Arabie saoudite où il se rapproche des milieux tablighi, puis à travers des contacts croissants avec les réseaux AQMI présents dans le Sahara malien. En 2012, il est l’homme charnière entre le nationalisme touareg et l’internationale jihadiste.

En janvier-mars 2012, la rébellion progresse à une vitesse qui surprend Bamako et la communauté internationale : Kidal, Gao, Tombouctou tombent successivement. En avril 2012, le MNLA proclame l’indépendance de la « République de l’Azawad » — proclamation non reconnue par aucun État. Mais la coalition tient peu : dès juillet 2012, Ansar Dine, AQMI et le MUJAO marginalisent militairement le MNLA et prennent le contrôle effectif des grandes villes du nord, y imposant leur lecture de la charia.

L’intervention française Serval (janvier 2013) repousse les jihadistes des zones urbaines mais ne détruit pas leurs réseaux. Ansar Dine se réorganise dans les zones rurales et désertiques, développe ses katibas, et étend ses connexions vers le centre du Mali où un prédicateur peul, Amadou Koufa, bâtit depuis plusieurs années une base sociale dans le delta intérieur du Niger.

La fusion de 2017 : naissance du JNIM

Le 1er mars 2017, une vidéo de fusion consacre l’unification de quatre entités sous le nom arabe Jamāʿat nuṣrat al-islām wal-muslimīn : Ansar Dine (Iyad Ag Ghali, base touarègue, nord Mali), la branche saharienne d’AQMI (réseaux algéro-sahéliens), la Katiba Macina (Amadou Koufa, base peule, centre Mali), et Al-Mourabitoune (fusion antérieure de groupes sahariens).

La logique de cette fusion est à la fois stratégique et doctrinale. Stratégiquement, elle met fin aux rivalités internes qui fragilisaient chaque groupe face à la pression militaire française. Doctrinalement, elle inscrit ces groupes locaux dans l’internationale Al-Qaïda, accédant ainsi à un prestige, une légitimité et des réseaux de recrutement dépassant le Sahel. Iyad Ag Ghali en est désigné émir ; Amadou Koufa, numéro deux.

L’EIGS : l’autre bifurcation

Pendant qu’Ansar Dine gravite vers Al-Qaïda, une autre trajectoire se dessine. Adnan Abou Walid al-Sahraoui, ancien cadre du MUJAO puis d’Al-Mourabitoune, prête allégeance à l’État islamique en 2015, rompant avec la mouvance Al-Qaïda. Il fonde l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS), rebaptisé en 2022 État islamique au Sahel lors de sa reconnaissance comme province (wilayat) par l’État islamique central. Abou Walid al-Sahraoui est tué en août 2021 dans une opération française ; l’organisation est actuellement dirigée par Abu al-Bara al-Sahraoui.

L’EIGS et le JNIM incarnent la fracture globale entre Al-Qaïda et l’État islamique, reproduite à l’échelle sahélienne, avec ses propres logiques locales.

Le JNIM : structure, présence et modes d’action

Architecture de la coalition : katibas et autonomie locale

Le JNIM n’est pas une armée à commandement unifié. C’est une coalition de katibas (brigades) qui conservent des identités, des territoires et des dynamiques de recrutement propres, unies par une allégeance commune à Al-Qaïda et à Iyad Ag Ghali. Cette structure décentralisée est à la fois une force — elle permet une adaptation locale fine — et une limite : le haut commandement ne contrôle pas toujours les actions de terrain.

Le JNIM a étendu son recrutement bien au-delà d’un groupe ethnique unique, recrutant parmi les communautés peules, gourmantché, djerma, bariba et d’autres, tout en cooptant des combattants locaux et en exploitant les tensions communautaires enracinées dans les conflits agropastoraux et la marginalisation économique. Cette diversité invalide toute lecture ethnique de l’insurrection.

Iyad Ag Ghali et Amadou Koufa : deux dynamiques

La direction bicéphale du JNIM reflète ses deux grandes lignes de force. Iyad Ag Ghali incarne la dimension touarègue et nordiste : son réseau, ses appuis tribaux dans les Ifoghas de Kidal, ses connexions avec les réseaux AQMI transsahariens. Amadou Koufa incarne la dimension peule et centriste : son ancrage dans le delta intérieur du Niger, sa connaissance des réseaux maraboutiques locaux, sa capacité à formuler le discours jihadiste en fulfuldé pour atteindre les communautés pastorales.

Ces deux figures ne sont pas interchangeables. Ils représentent deux modes d’implantation, deux géographies, deux bases sociales — ce qui explique la résilience du JNIM face aux opérations militaires : neutraliser l’un n’affecte pas nécessairement l’autre.

Zones d’opération : du nord vers les capitales

Le territoire du JNIM se divise en deux grands types d’espaces : les pays du Sahel central (Mali, Burkina Faso, Niger) qui constituent le cœur de son combat, et les pays côtiers considérés jusqu’ici comme des théâtres d’opérations périphériques. Au Mali, le JNIM est présent dans le nord (réseau Ansar Dine/Ifoghas), dans le centre (Katiba Macina, régions de Mopti et Ségou) et, depuis 2023-2024, dans le sud jusqu’aux abords de Bamako.

En novembre 2025, le JNIM a lancé un blocus économique sur le Mali, désignant les chauffeurs de camions-citernes comme cibles militaires et appelant la population de Bamako à cesser toute activité contraire à son interprétation de la charia — marquant une ambition de police morale urbaine inédite, jusque-là concentrée sur les zones rurales. Depuis l’introduction des drones en 2023, le JNIM a multiplié par cinq ce type d’attaques sur les onze premiers mois de 2025 comparé à 2023 et 2024 combinés, devenant le seul acteur non-étatique au monde à maintenir ce niveau d’utilisation de drones dans plusieurs pays simultanément.

Présence sans contrôle fixe : harcèlement, blocus et taxation

La trajectoire du JNIM au Mali révèle une évolution significative entre deux phases. Entre 2017 et 2022, le groupe parvient à exercer un contrôle territorial de facto sur des pans entiers du centre malien : le blocus de Farabougou (2020-2021), qui prive pendant des mois une communauté entière d’accès aux marchés et à l’aide, ou la présence quasi-permanente autour de Moura avant l’opération de mars 2022, illustrent cette capacité à administrer de fait des espaces en l’absence de l’État.

Depuis 2022-2023, la donne a changé. L’opération de Moura, les offensives des FAMa et Africa Corps, et la reprise de Kidal ont réduit la capacité du JNIM à se sédentariser durablement dans une position. Le groupe ne tient plus de ville au Mali de façon ouverte et continue. Sa présence est désormais mobile, réticulaire et économique : harcèlement des axes routiers, embuscades, pose d’engins explosifs, et surtout taxation des flux commerciaux et des sites d’orpaillage. Le JNIM prélève des taxes ou prend directement le contrôle de sites miniers — sa présence a été rapportée sur plusieurs sites aurifères de la région de Gao avant leur reprise par l’armée malienne.

Cette évolution ne signifie pas un affaiblissement structurel. Elle révèle plutôt une adaptation : le groupe maximise son emprise sur les flux économiques sans s’exposer à des cibles fixes que les forces armées pourraient frapper.

L’EIGS : le rival de Ménaka à Tillabéri

Structure et commandement

Là où le JNIM est une coalition hétérogène, l’EIGS présente une architecture plus centralisée, organisée en zones militaires distinctes dotées chacune d’un émir, d’un cadi (juge) et de commandants militaires. Selon sa propre propagande, l’EIGS organise son espace en quatre régions : Burkina Faso, Muthalath (la zone des trois frontières), Anderamboukane (nommée d’après la ville frontalière dans la région de Ménaka) et Azawagh (les marches Mali-Niger entre Ménaka, Tillabéri et Tahoua). En 2024, un rapport de l’ONU évalue ses effectifs entre 2 000 et 3 000 combattants.

Zone de contrôle et expansion vers le Niger

L’EIGS est historiquement ancré dans la région de Ménaka (nord-est du Mali), dont il contrôle de facto les principaux cercles depuis son offensive de 2022, une consolidation accélérée par le retrait de la MINUSMA fin 2023. Longtemps concentré sur Ménaka, l’EIGS est aujourd’hui lié au même nombre d’événements violents dans l’ouest du Niger que dans le nord du Mali. La région nigérienne de Tillabéri a enregistré 92% des morts liées aux groupes islamistes militants dans l’ouest du Niger en 2024, principalement attribuables à l’EIGS.

La proximité entre les zones de Ménaka et de l’Azawagh permet à l’EIGS de concentrer ses forces sur de vastes aires géographiques — ce qui en a fait la force dominante dans la région transfrontalière des trois États.

La violence de masse comme mode opératoire

L’EIGS se distingue du JNIM par un recours plus systématique à la violence de masse contre les civils. Des communautés entières ont été massacrées dans les régions de Ménaka et Tillabéri entre 2018 et 2021, souvent en représailles à leur résistance ou à leur coopération avec les forces de sécurité. Cette stratégie de violence de masse s’est développée d’abord en réponse à la résistance de communautés perçues comme soutenant les milices pro-gouvernementales, constituant une stratégie délibérée pour répandre la peur parmi les populations hostiles.

Cette différence de méthode entre JNIM et EIGS n’est pas simplement tactique — elle reflète des modèles de légitimation distincts. Le JNIM cherche à établir une relation de gouvernance avec les populations, même coercitive ; l’EIGS recourt à la terreur comme instrument principal de contrôle territorial.

Économie de guerre : comment ces groupes se financent

L’une des erreurs analytiques les plus répandues consiste à traiter le jihadisme sahélien comme un phénomène principalement idéologique, financé de l’extérieur. Les données disponibles dressent un tableau différent : ces groupes sont largement autofinancés par leur ancrage dans les économies locales formelles et informelles.

Les principales sources de revenus du JNIM comprennent les enlèvements contre rançon, le vol de bétail, le prélèvement de la zakat forcée et les ressources de l’exploitation aurifère. À cela s’ajoutent les péages routiers sur les axes commerciaux et la protection des trafics transsahariens.

L’orpaillage artisanal constitue une source majeure et sous-documentée. Des témoignages recueillis par des chercheurs indiquent que des orpailleurs tendent parfois à préférer les sites sous influence jihadiste à ceux contrôlés par d’autres groupes armés, dont la taxation plus élevée est un frein — illustrant comment le JNIM s’engage sur les marchés illicites non seulement pour obtenir des ressources, mais aussi pour asseoir une légitimité locale en tant qu’autorité de substitution.

Le contrôle des flux commerciaux est une autre dimension structurante. L’expansion territoriale du JNIM lui ouvre l’accès au contrôle des flux transfrontaliers — pièces détachées de motos, bétail, carburant — soit pour taxer les produits passant en fraude, soit pour servir sa propre chaîne logistique.

Les enlèvements contre rançon ont historiquement représenté une source majeure, en particulier pour AQMI-Sahara : des dizaines d’Occidentaux ont été retenus en otage dans le Sahara malien entre 2003 et 2020, générant des rançons estimées à plusieurs centaines de millions de dollars selon les panels d’experts ONU. En octobre 2025, une rançon estimée à plus de 50 millions de dollars aurait été versée pour la libération de ressortissants des Émirats arabes unis retenus par le JNIM.

Cette économie de guerre est analytiquement inséparable de la trajectoire de l’insurrection : elle explique pourquoi ces groupes ont intérêt à maintenir une insécurité durable plutôt qu’à conquérir et administrer des territoires — la rente du chaos est plus rentable que la charge de la gouvernance.

JNIM contre EIGS : une rivalité structurante

La coexistence du JNIM et de l’EIGS dans le même espace géographique n’est pas une cohabitation pacifique. Ces deux organisations se combattent pour le contrôle territorial, le recrutement et la ressource. Le nombre de morts résultant de leurs affrontements a cependant diminué de moitié entre 2022 et 2023, passant de 600 à environ 300, et cette tendance s’est poursuivie en 2024.

Cette accalmie relative ne signifie pas une alliance, mais une adaptation territoriale mutuelle : l’EIGS consolide son emprise sur la zone de Ménaka et le Tillabéri nigérien ; le JNIM s’étend vers l’ouest du Niger, le Burkina Faso et les pays côtiers. Les deux groupes ont intérêt à éviter des affrontements fratricides coûteux face à des adversaires communs.

Cette rivalité a une conséquence analytique importante : elle invalide la représentation d’un front jihadiste sahélien unifié. Les intérêts des deux groupes divergent sur les ressources, les territoires et les méthodes, et ces divergences structurent en partie la géographie de l’insécurité.

Le réseau FLA-JNIM : un seul réseau, deux visages

L’une des erreurs d’analyse les plus communes sur le conflit nord-malien consiste à traiter le Front de libération de l’Azawad (FLA) et le JNIM comme deux entités distinctes qui se seraient alliées par convergence d’opportunité. La généalogie réelle des mouvements révèle une réalité plus profonde : il ne s’agit pas d’une alliance entre étrangers, mais de deux branches d’un même réseau de filiation.

En 2012, Iyad Ag Ghali crée Ansar Dine. Sa figure politique centrale est son cousin Alghabass Ag Intalla, fils de l’aménokal des Ifoghas — la plus haute autorité traditionnelle touarègue de Kidal. Alghabass est membre fondateur d’Ansar Dine et conduit les négociations avec Bamako à Ouagadougou. En 2013, après l’opération Serval, il quitte officiellement Ansar Dine pour fonder le Mouvement islamique de l’Azawad (MIA), dissous quelques jours plus tard, puis rejoint le HCUA de son frère Mohamed Ag Intalla, dont il devient secrétaire général. Le HCUA signe les accords d’Alger dans le cadre de la CMA.

En 2016, Alghabass prend la présidence de la CMA. En 2024, cette même CMA se restructure en FLA — avec Alghabass aux commandes. La même année, ce chef du FLA dit laïque et indépendantiste négocie avec le JNIM — créé par son cousin Iyad Ag Ghali — un pacte de non-agression avec libre circulation des combattants et partage de renseignements sur les mouvements des FAMa. Le 25 avril 2026, FLA et JNIM mènent ensemble l’offensive qui frappe Kidal et Bamako.

La trajectoire d’Alghabass Ag Intalla est la clé de lecture : le même homme passe d’Ansar Dine à la CMA signataire des accords de paix, puis au FLA en guerre ouverte, en maintenant à chaque étape des liens familiaux et opérationnels directs avec la direction du JNIM. Ce n’est pas une alliance conjoncturelle entre deux organisations distinctes. C’est un réseau unique à double visage — l’un présenté comme politique et séparatiste, l’autre assumé comme jihadiste — qui a fonctionné en parallèle depuis 2012.

La bataille de Tinzaouatène de juillet 2024, où CSP-DPA et JNIM combattent côte à côte contre les FAMa et leurs alliés, en est la démonstration opérationnelle la plus documentée.

Notre lecture : ingérences réelles, causes profondes, et le piège des explications uniques

Trois lectures dominent le traitement du conflit malien, chacune contenant une part de vérité, aucune n’étant suffisante seule.

La lecture des « causes uniquement endogènes » — qui réduit le JNIM et le FLA à des produits exclusifs de la crise de gouvernance malienne, sans facteurs extérieurs — est empiriquement insuffisante. Les ingérences sont documentées, et les nier revient à amputer l’analyse d’une dimension qui structure le conflit.

La lecture des « terroristes uniquement étrangers » échoue de son côté à expliquer la trajectoire réelle des groupes. Le militantisme jihadiste au Sahel est largement endogène. Les fondateurs — Iyad Ag Ghali, Amadou Koufa — sont des acteurs sahéliens dont les trajectoires de quatre décennies sont incompréhensibles sans les dynamiques politiques maliennes. L’idéologie jihadiste a fourni un cadre transnational, mais le carburant est local : marginalisation économique des périphéries, États incapables de délivrer sécurité et services, réseaux de solidarité tribale reconvertis en réseaux armés.

Ce que les faits documentés établissent sur les ingérences extérieures :

Sur la France, les révélations de Georges Malbrunot dans son éditorial RTL du 8 mai 2026 constituent le point de documentation le plus récent et le plus explicite émanant d’un observateur français. Malbrunot affirme que des unités du renseignement militaire ukrainien (GUR) opèrent en coordination avec les combattants du FLA au Mali, sous l’impulsion tacite de la France — des ex-légionnaires ukrainiens francophones étant impliqués dans ces opérations. Le journaliste précise que « le paravent ukrainien a l’avantage de permettre à la France de ne pas coopérer directement avec les djihadistes liés à Al-Qaïda ». Cette architecture est cohérente avec un fait établi antérieurement : le Mali avait rompu ses relations diplomatiques avec Kiev en août 2024 après que le porte-parole du renseignement militaire ukrainien avait publiquement affirmé que les insurgés avaient reçu « les informations nécessaires pour mener leurs attaques » lors des combats de Tinzaouatène. Aucun démenti officiel français n’a été publié suite à cet éditorial.

Ces révélations font écho à ce que le président de la transition malienne a relaté publiquement devant les légitimités traditionnelles du pays, en langue nationale bambara. Lors du départ des forces françaises, une réunion aurait été organisée à Anefis avec les groupes jihadistes et les mouvements armés du nord, dans le but explicite d’ethniciser le conflit et de le retourner contre l’État malien. Le général El Hadj Ag Gamou, aujourd’hui gouverneur de la région de Kidal, était présent à cette réunion et a refusé de participer à ce retournement, entraînant avec lui une partie de ses éléments — quand d’autres l’ont trahi pour rejoindre les forces adverses. Séparément, un émissaire aurait été dépêché auprès des autorités de transition maliennes avec une proposition : combattre ensemble l’État islamique, mais laisser le JNIM opérer librement — le message implicite étant que ce groupe relevait d’une sphère d’influence distincte. Pour preuve de crédibilité, il aurait été annoncé que le JNIM n’attaquerait aucune position des FAMa pendant un mois. Ce mois de silence opérationnel du JNIM se serait effectivement produit, les cartes des positions des deux groupes ayant été présentées aux autorités maliennes lors de cette démarche. Le même émissaire se serait rendu au Burkina Faso — le président malien indique avoir contacté le président Ibrahim Traoré pour lui conseiller de refuser également.

SIRA note que ces déclarations sont rapportées telles qu’exprimées par le chef de l’État malien dans un discours politique interne. Leur valeur analytique est celle d’une source officielle malienne, pas d’une preuve indépendante vérifiée. Leur cohérence avec les révélations de Malbrunot et avec les faits documentés concernant Tinzaouatène leur confère cependant un poids que l’analyse ne peut ignorer.

Sur l’Algérie, la situation est différente dans sa nature mais tout aussi documentée. La réception de plusieurs figures dirigeantes de la rébellion par les autorités algériennes a provoqué une crise diplomatique entre les deux pays, conduisant au rappel mutuel de leurs ambassadeurs. Le chef du FLA Alghabass Ag Intalla, le secrétaire général Bilal Ag Acherif, et selon de nombreuses sources, Iyad Ag Ghali lui-même, sont hébergés ou se déplacent librement sur le territoire algérien. Des vidéos de célébration de membres des groupes armés sur sol algérien, diffusées après des attaques commises au Mali, ont circulé sans que les autorités algériennes n’y apportent de réponse publique. Après l’offensive du 25 avril 2026, les paramilitaires d’Africa Corps ont obtenu le droit d’évacuer Kidal après des négociations menées par l’Algérie — ce qui place Alger en position d’interlocuteur des deux parties, y compris des groupes que l’État malien a inscrits sur sa liste des organisations terroristes.

Ce que l’ensemble révèle :

SIRA tire de ces éléments une lecture en trois points.

Premièrement, les ingérences extérieures sont réelles et documentées. Les nier au nom d’une grille purement endogène est une erreur analytique. La France agit par procuration via le relais ukrainien — ce qu’un grand reporter français a affirmé publiquement, sans démenti officiel de Paris. L’Algérie héberge des cadres de groupes désignés terroristes par le Mali tout en se positionnant comme médiateur — une contradiction assumée dont les effets sur le terrain sont mesurables.

Deuxièmement, ces ingérences ne constituent pas une explication totale. L’insurrection est également nourrie par des dynamiques locales profondes que ni la France ni l’Algérie n’ont créées : marginalisation économique, absence de l’État dans les périphéries, histoire des rébellions cycliques depuis 1963. Un groupe sans ancrage social ne pourrait pas maintenir 58% des actes de violence politique au Sahel sur huit ans. Les ingérences extérieures amplifient, instrumentalisent et orientent une conflictualité qui existait sans elles.

Troisièmement, la coexistence de ces deux dimensions — causes profondes endogènes et ingérences extérieures documentées — est précisément ce qui rend le conflit malien si difficile à résoudre. Toute stratégie n’adressant qu’une des deux dimensions est vouée à l’échec partiel. La solution purement militaire ne supprime pas les causes profondes. La solution purement diplomatique ne fait pas disparaître les acteurs qui ont intérêt au maintien de l’instabilité.


Les dynamiques humanitaires produites par cette insurrection sont documentées dans le silo Humanitaire. L’économie des ressources — orpaillage, taxation des flux — est analysée dans le silo Ressources. Les recoupements territoriaux avec la crise politique malienne sont traités dans le silo Crise Sahel.

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Sources

  1. Le JNIM et le dilemme de l'expansion au-delà du Sahel — Crisis Group Rapport N°321 Officiel consulté le 2026-06-27
  2. Non-State Armed Groups and Illicit Economies in West Africa : JNIM — ACLED & GI-TOC Donnée consulté le 2026-06-27
  3. Sources de financement du JNIM — HSGO / African Security Network Officiel consulté le 2026-06-27
  4. Newly restructured, the Islamic State in the Sahel aims for regional expansion — ACLED Donnée consulté le 2026-06-27
  5. L'évolution du front de la violence des islamistes militants au Sahel — Africa Center for Strategic Studies Officiel consulté le 2026-06-27
  6. Gestion des territoires contrôlés par les groupes djihadistes — OFPRA Officiel consulté le 2026-06-27
  7. Escalation of JNIM Operations in Mali and Burkina Faso — African Security Analysis Officiel consulté le 2026-06-27
  8. La France toujours active au Mali par procuration — Georges Malbrunot, RTL, 8 mai 2026 Presse consulté le 2026-06-27
  9. Mali : Bamako se mobilise après l'offensive du 25 avril — Bénin Web TV Presse consulté le 2026-06-27
  10. État islamique dans le Grand Sahara — Wikipédia Presse consulté le 2026-06-27
Par Bakary Diané — Analyste géopolitique — Fondateur Publié le 27 juin 2026

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