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Armes jihadistes au Sahel : ce que le rapport CAR dit vraiment

9 min de lecture

Illustration conceptuelle — trafic d'armes au Sahel (création SIRA)
Crédit : SIRA · Licence : CC BY-SA 4.0

Fin avril 2025, Conflict Armament Research (CAR) publie un rapport intitulé À bout portant : Armes saisies auprès de groupes salafistes djihadistes dans le Sahel central. Le travail est rigoureux : neuf ans d’enquêtes de terrain, 726 armes documentées, 131 saisies distinctes au Burkina Faso, au Mali et au Niger entre 2014 et 2023. CAR est une organisation sérieuse. Son rapport l’est aussi.

Ce qui l’est moins, c’est le cadrage qu’en ont produit plusieurs médias francophones dans les jours suivant sa publication. Un chiffre unique a été extrait, amplifié, et transformé en angle quasi-exclusif : 20% des armes jihadistes du Sahel proviendraient des stocks des armées sahéliennes. Avec, en filigrane, la suggestion implicite que les États de l’AES incapables de protéger leurs arsenaux sont coresponsables de leur propre insécurité.

SIRA ne s’attaque pas ici au rapport CAR. Elle le défend — contre le cadrage qu’on en a fait.

Ce qui a été dit : le chiffre qui a tout capté

Le relais médiatique majoritaire a construit son angle autour d’une seule donnée. Selon les conclusions de CAR, environ 20% des arsenaux jihadistes proviennent directement des stocks des armées nationales sahéliennes — un chiffre probablement sous-estimé, selon Léo Jarry, co-auteur de la publication.

Des soldats maliens, burkinabés et nigériens auraient ainsi alimenté involontairement, via des armes perdues ou abandonnées lors d’attaques, près d’un quart des stocks des groupes jihadistes actifs dans le Liptako-Gourma.

La formulation est factuelle. Ce qui l’est moins, c’est ce qu’elle implique par sélection : en ne retenant que ce pourcentage, le cadrage médiatique construit un récit où les armées sahéliennes sont la variable déterminante du problème. Tout ce que le rapport dit d’autre disparaît.

Ce que dit réellement le rapport CAR

Un échantillon daté, pas une photographie actuelle

Le rapport couvre la période 2014-2023. Ce n’est pas un détail : cette fenêtre inclut les années 2018-2021, qui correspondent au pic de violence dans la zone des trois frontières et à la période où les armées sahéliennes — sous-équipées, mal coordonnées, sans soutien aérien efficace — essuyaient leurs défaites les plus lourdes face à des colonnes jihadistes motorisées.

Ce sont précisément ces années qui ont produit les prises de guerre les plus massives. Les attaques contre les casernes militaires se multiplient et se font de plus en plus complexes et ambitieuses dans le Liptako-Gourma. Les groupes armés arrivent en grand nombre, encerclent les positions militaires, et s’emparent d’armes, de munitions et d’autres matériels.

Depuis 2022-2023, la situation opérationnelle des armées sahéliennes a changé. Les FAMa et leurs alliés ont repris Kidal en novembre 2023. Les drones Bayraktar TB2, livrés par la Turquie entre 2022 et 2024, ont transformé les capacités de surveillance et d’appui des forces maliennes. L’utilisation de drones a été un facteur déterminant dans la prise de Kidal par l’armée malienne, les frappes aériennes ayant forcé les combattants adverses à quitter leurs positions. Les attaques victorieuses contre des positions militaires fixes, qui avaient fourni l’essentiel des butins documentés par CAR, sont devenues nettement plus rares.

Utiliser des données de 2014-2023 pour décrire la situation de 2025 sans préciser cette évolution, c’est présenter comme actuel un problème qui était surtout celui d’une période révolue.

95% d’armes fabriquées avant 2011 : les guerres de la Guerre froide

C’est l’un des faits les plus saillants du rapport CAR, et l’un des plus systématiquement absents du cadrage médiatique. Sur les 726 armes saisies auprès des groupes salafistes djihadistes dans le Sahel central et documentées par CAR, seules 34 ont été fabriquées après 2011.

Autrement dit : 95% des armes recensées sont vieilles de plusieurs décennies. Ce sont des fusils d’assaut soviétiques des années 1960-1970, des munitions de la guerre froide circulant via des marchés clandestins régionaux depuis trente ou quarante ans — bien avant que les États du Sahel ne soient confrontés à l’insurrection jihadiste de la décennie 2010.

Ce fait change radicalement la lecture du problème. Il ne s’agit pas principalement d’un échec contemporain de gestion des arsenaux sahéliens. Il s’agit d’une prolifération héritée de décennies de conflits régionaux — libériens, sierra-léonais, ivoiriens, nigériens — et alimentée par des marchés clandestins transsahariens qui existaient bien avant le JNIM.

La Libye ne représente que 7% — et ce chiffre aussi est instructif

Les armes de Libye, qui avaient circulé en grand nombre après la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, ne représentent que 7% des armes identifiées par les enquêteurs. Elles ne sont arrivées qu’en petit nombre au Liptako-Gourma, vendues sur les marchés clandestins locaux.

Ce chiffre mérite d’être lu dans son double sens. D’un côté, il montre que la dispersion des arsenaux libyens vers le Sahel central a été moins massive qu’une lecture superficielle de 2012 ne le suggérerait. De l’autre, il soulève une question que le cadrage médiatique n’a pas posée : qui a décidé de l’intervention militaire qui a ouvert ces arsenaux ?

La chute de la Jamahiriya en 2011 résulte d’une intervention militaire conduite par des membres de l’OTAN, dont la France et le Royaume-Uni en premier lieu. CAR documente que cette intervention a produit une dispersion d’armes qui a alimenté, entre autres, la rébellion de 2012 au Mali. Le rapport le dit. Le cadrage médiatique dominant ne l’a pas mentionné.

La conclusion que personne n’a citée

Le rapport CAR formule une conclusion analytique que SIRA juge essentielle et que les relais médiatiques ont massivement omise. Les données de CAR révèlent de fortes similitudes entre les arsenaux des différents groupes salafistes djihadistes opérant dans la zone des trois frontières et ceux opérant dans la zone frontalière du lac Tchad.

Plus précisément : rien, dans la composition de l’arsenal jihadiste sahélien, ne le distingue qualitativement de celui de n’importe quel autre acteur armé illicite de la région. Ce ne sont pas des armes modernes, spécifiquement approvisionnées pour des groupes jihadistes via des filières dédiées. Ce sont les mêmes vieilles armes qui circulent sur les mêmes marchés clandestins régionaux depuis des décennies, achetées ou prises par quiconque a les moyens et la nécessité de s’armer.

Cette conclusion invalide l’idée d’un « problème jihadiste » spécifique sur le plan de l’armement. Elle pointe vers un problème régional de prolifération bien plus ancien et bien plus diffus.

Le contexte que le cadrage médiatique a omis

La chaîne d’approvisionnement légale européenne

CAR documente dans son rapport des cas d’armes traçables jusqu’à des exportations légales depuis des pays européens vers les États de la région, avant leur détournement vers les groupes armés. Des lance-grenades bulgares exportés légalement vers le Nigéria, des fusils serbes livrés aux Forces armées maliennes, des mitrailleuses de fabrication française et britannique.

Ce n’est pas une accusation de complicité délibérée. C’est la documentation d’un mécanisme systémique : malgré le cadre strict fixé par l’UE, les armes légalement exportées par des États membres se retrouvent souvent dans des zones de conflit, parfois après avoir été réexportées ou détournées. Le détournement d’armes légales vers le commerce illicite peut alimenter des menaces telles que la criminalité organisée et le terrorisme.

Les exportateurs européens d’armements ont une part de responsabilité dans la prolifération documentée par CAR. Cette dimension est présente dans le rapport. Elle est absente du cadrage médiatique dominant, qui a préféré concentrer l’angle sur l’incapacité supposée des États sahéliens à sécuriser leurs stocks.

Ce que le 20% mesure vraiment

Le chiffre de 20% mérite d’être compris pour ce qu’il est réellement : la mesure d’armes perdues lors d’attaques jihadistes contre des positions militaires, pas la mesure d’un détournement au sens de corruption ou de complicité interne. Il ne s’agit pas de détournement au sens de corruption ou de complicité, bien que quelques cas existent. Ces armes sont le plus souvent perdues ou abandonnées lors d’attaques jihadistes contre les forces armées.

Autrement dit : le chiffre de 20% mesure d’abord l’efficacité des attaques jihadistes contre des armées qui, entre 2014 et 2023, manquaient de capacités défensives suffisantes — pas la négligence ou la mauvaise volonté des États. En 2019 et 2020, des camps entiers ont été overrun : Inates au Niger, Indélimane au Mali, Koutougou au Burkina Faso. Ces catastrophes opérationnelles ont produit des butins de guerre massifs, exhibés ensuite dans des vidéos de propagande jihadiste. Ces événements appartiennent à une séquence qui appartient désormais au passé opérationnel, pas au présent.

L’évolution depuis 2022 : le contexte que le rapport couvre mais que le cadrage n’intègre pas

Le rapport CAR s’arrête en 2023. Depuis, plusieurs dynamiques ont changé la configuration opérationnelle. Les FAMa ont repris Kidal (novembre 2023), malgré le revers de Tinzaouatène (juillet 2024). Les FAMa sont montées en puissance, notamment grâce aux drones Bayraktar fournis par la Turquie, qui contribuent à la surveillance des convois militaires et aux activités de frappe contre les groupes armés.

La coopération sécuritaire au sein de l’AES, les nouvelles capacités aériennes turques, et le renforcement des coordination inter-États sahéliens ont modifié les conditions dans lesquelles les groupes jihadistes peuvent mener des attaques de grande ampleur contre des positions fixes. Les armées sahéliennes de 2025 ne sont pas celles de 2019.

Présenter les données de la période 2014-2023 comme un diagnostic actuel, sans mentionner ces évolutions, produit un tableau qui décrit une réalité en voie de dépassement comme si c’était le présent.

Notre lecture : défendre le rapport contre son cadrage

Le rapport CAR d’avril 2025 est un document de référence utile pour quiconque veut comprendre sérieusement les flux d’armes au Sahel. Ses méthodes sont documentées, ses données sont primaires, ses conclusions sont nuancées. SIRA le cite et s’appuie dessus.

Ce que SIRA ne peut pas suivre, c’est la transformation de ce rapport en argument d’incapacité des États sahéliens à gérer leur propre sécurité. Cette transformation est obtenue par trois mécanismes cumulatifs : isoler un chiffre (20%), effacer le contexte historique de ce chiffre (pic de violence 2018-2021, armées sous-équipées), et ne pas mentionner les conclusions qui le relativisent (95% d’armes pré-2011, chaîne européenne documentée, absence de distinction avec les autres acteurs illicites).

Le problème de la prolifération des armes au Sahel est réel. Il est ancien, régional, et multi-causal. Il implique des décennies de conflits locaux, des marchés clandestins transsahariens, des exportations légales européennes détournées, et une intervention libyenne de 2011 dont les effets continuent de circuler dans les arsenaux de la région. Il implique aussi, secondairement, des prises de guerre sur des armées qui, dans la période 2014-2023, manquaient de capacités défensives. Cette dernière dimension est réelle — et c’est précisément ce que CAR documente avec rigueur. Elle ne constitue pas une explication suffisante à elle seule, et elle décrit une situation qui n’est plus tout à fait celle d’aujourd’hui.

Un rapport rigoureux mérite mieux qu’un cadrage qui en sélectionne la conclusion la plus commode.

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Sources

  1. À bout portant : Armes saisies auprès de groupes salafistes djihadistes dans le Sahel central — Conflict Armament Research, avril 2025 Officiel consulté le 2026-06-27
  2. Sahel : ce que l'on sait sur les armes utilisées par les groupes jihadistes — Jeune Afrique, 29 avril 2025 Presse consulté le 2026-06-27
  3. Terrorisme au Sahel : d'où viennent les armes utilisées par les groupes armés — France 24, 28 avril 2025 Presse consulté le 2026-06-27
  4. Comment les groupes terroristes qui opèrent dans le Sahel s'arment-ils — ISS Africa, Hassane Koné, février 2020 Officiel consulté le 2026-06-27
  5. Non-State Armed Groups and Illicit Economies in West Africa : JNIM — ACLED & GI-TOC, octobre 2023 Donnée consulté le 2026-06-27
  6. Rapport de Conflict Armament Research sur l'insécurité dans le Sahel — Dakar Times Presse consulté le 2026-06-27
  7. La Turquie : la diplomatie des drones au Sahel — WATHI Officiel consulté le 2026-06-27
  8. FAQ sur les exportations d'armes de l'Union européenne — Greens/EFA Officiel consulté le 2026-06-27
  9. Article d'origine — Jeune Afrique Presse consulté le 2025-04-29
Par Bakary Diané — Analyste géopolitique — Fondateur Publié le 27 juin 2026 · Mis à jour le 27 juin 2026

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